En ligne directe avec Dieu – Talking directly to God

English version below.

Vous connaissez peut-être le talk-show de Thierry Ardisson, « Salut les Terriens », diffusé sur Canal + le samedi soir à 19h. Bon. C’est une émission qui est ce qu’elle est. C’est à dire essentiellement un support promotionnel destiné à des personnels politique missionnés par leur parti ou à la promotion de produits culturels dont la valeur ajoutée à la civilisation humaine est pour le moins discutable. Quand ce n’est pas une caisse de résonance pour animateurs au narcissisme exagérément vorace pour leur âge.  Cela n’empêche pas, comme le lance Ardisson à Michel Drucker son invité, avec un certain scintillement de joie dans le regard, d’y faire des rencontres inspirantes. C’est la joie de ce métier, confie t-il sur un ton complice à son collègue. Et, par incidence, comme il arrive qu’une planète lointaine soit effleurée des particules résultant de l’explosion d’une supernova, notre joie à nous téléspectateurs. Ardisson se signifie ainsi subrepticement à lui même sa place privilégiée, ainsi que celle de Drucker, en même temps que la vanité qui l’entoure au regard de la rencontre justement humainement extraordinaire qu’il fait ce soir là. Bref.

Samedi dernier étaient en effet invitées sur le plateau une mère, Nicole Damaggio, et sa fille, AnneClaire Damaggio. AnneClaire souffre… ou est bénie de, c’est selon… du syndrome d’Asperger, une forme d’autisme. Elle corrige immédiatement ceux qui réduisent ce trait constitutif de sa façon personnelle d’appréhender le monde: Il s’agit d’une spécificité, et non d’un syndrome. Un syndrome s’articule autour de symptômes et fait donc référence à une maladie, un dysfonctionnement, une « anormalité ». AnneClaire a du caractère: Elle évite soigneusement les pièges du discours. Les discours normatifs et totalisant ont tôt fait de réduire un être humain à une catégorie médicale. La spécificité Asperger, dans l’autisme, puisqu’il faut catégoriser la réalité, a pour trait un investissement « passionnel » de certains domaines de la connaissance alors que d’autres formes de communication, plus directement accessibles à la majorité des enfants en développement, restent non assimilées. A moins que chaque tenant et aboutissant des choses qui lui sont communiquées ou enseignées ne soit clairement et logiquement justifié, AnneClaire Damaggio ne les assimile pas. Elle a ainsi longtemps marché les bras en l’air car on avait omis de lui mentionner que passée la période d’apprentissage il était inutile qu’elle se cramponne aux bras d’un adulte. A fortiori s’il n’est plus là.

AnneClaire Damaggio

AnneClaire est poète. Chaque réponse qu’elle apporte aux questions d’Ardisson ou aux réflexions de l’assistance, minées des codes implicites qui permettent de fluidifier une communication qu’elle dut apprendre laborieusement, est une révélation. Elle a soin de ne pas choisir un mot pour un autre et s’exprime avec une formidable précision. Ce qui oblige les téléspectateurs dotés d’un semblant d’ouïe à un retour immédiat à ce qui est humain en eux.  AnneClaire est en quelque sorte en ligne directe avec Dieu. Il faut pouvoir suivre: « Nous autres Autistes ou Asperger percevons la réalité comme un kaléidoscope. Nous saisissons le motif plénier… et non total des choses ». La première fois qu’elle pénètre dans l’un de ces centres spécialisé conçu pour  personnes différentes, compris par l’administration comme déficients mentaux, et dans laquelle probablement se tortillaient des enfants différemment humanisés réduits à jouer le rôle de malade dans lequel l’environnement carcéralo-psychiatrique français perversement les enferme, AnneClaire déclare, surprise: « Tiens… des êtres humains ». Anne-Claire met le doigt là où ça fait mal.

Lorsqu’Ardisson évoque avec elle ses années collège, le visage d’AnneClaire se contracte en un rictus de souffrance contenue. Elle exprime avec une pudeur tolérante  la douleur que furent les brimades de ceux de ses pairs qui étaient décrétés suffisamment « normaux » par leur environnement social. Il faut voir dans le collège un modèle réduit moins directement hypocrite du monde adulte. Pour quelqu’un de différent, qui s’exprime avec autant de précision et de clarté qu’AnneClaire, on n’a pas de mal à y voir l’équivalent de l’Enfer. Elle dut donc tenir bon. Elle assimile à une « veillée d’armes » l’attitude intérieure qu’elle dut adopter. C’est celle de ceux qui souffrent en silence de l’incompréhension de leur prochain. Et de citer Jean Raspail:

« Quand on représente une cause (presque) perdue, il faut sonner de la trompette, sauter sur son cheval et tenter la dernière sortie, faut de quoi l’on meurt de vieillesse triste au fond de la forteresse oubliée que personne n’assiège plus parce que la vie s’en est allée »

Ce qui est très frappant dans cette interview, c’est la différence de niveau d’AnneClaire, stratosphérique, avec l’assistance, prisonnière des pièges de nos représentations ordinaires; piégée par les dizaines, les centaines d’expédients conventionnels qui nous permettent à  tous de vivre socialement. Y compris sa propre mère, qui explique qu’elle dut faire un travail acharné pour reconquérir son âme, recluse du langage humain, absorbée qu’elle était dans d’autres mondes. Rattrape t-elle par ce travail de tissage (nous sommes dans l’univers arachnéen des mères) ce qui fut une erreur émotionnelle? AnneClaire qualifie leurs relations de « Raciniennes ». C’est à dire, passionnelles (Jean Racine), généalogiques (racine) et… ambivalentes (haineuses). Il y a une sorte de schize entre le surinvestissement cérébral dont Nicole a fait preuve, diplômée de l’EDHEC et cadre supérieur à poigne, et l’autisme surdoué d’AnneClaire. Comme si leur destin exprimait quelque chose de l’ordre de la symétrie, le retrait dans l’autisme post-partum faisant office d’écran. L’absence de tiret dans l’orthographe du prénom d’AnneClaire est également le signe d’un obstacle originel posé à la différenciation. Il est à noter au passage que le père est totalement absent du récit-pitch ultra synthétique que fait Ardisson de la vie de Nicole. Anne-Claire est vêtue de blanc, Nicole de noir. Elle nous dit de tout son être: Je ne suis pas elle. En même temps qu’elle nous réfère à elle comme à un produit fantasmé né davantage de la tête que du giron maternel. Et si AnneClaire incarnait une boule d’énergie destinée à la sublimation, au sur-investissement cérébral? Saura t-elle orienter sa libido vers un destin sexué, pour devenir mère à son tour? On se doute que le choix de l’autisme, son retrait en elle-même, dut être nécessaire à sa survie, face à une mère dont les contenus inconscients lui exprimaient peut-être quelque chose de l’ordre de la prédation. Anne-Claire est désormais un être différencié et communiquant, au prix d’un long travail, semble t-il, « tissant de brume » le langage qui la relie à la communauté des hommes.

Ardisson laisse à AnneClaire le mot de la fin. « La normalité n’est pas le summum de ce que l’on peut atteindre dans cette vie« . Difficile d’émettre un message plus réjouissant à l’adresse des « anormaux » (basiquement: nous tous humains) qui, peut-être, l’écoutaient ce soir là.

P.S.: J’ajoute, pour ce qui est des contenus inconscients de Thierry Ardisson, que Nicole Damaggio a des allures d’Anne Sinclair, l’ex présentatrice de talk show et épouse de Dominique Strauss-Kahn, dont la libido à défrayé la chronique médiatique des derniers mois; que le prénom de sa fille est Anne-Claire (Anne Saint Clair sans le sein, ou sans le Saint; le saint, asexué, sublimé, étant mis au coeur du contenu, et brillant en quelque sorte par son absence), Damaggio est la dame aux agios (Anne Sinclair est la banque de DSK, vis à vis de laquelle il se trouve dans l’inconscient collectif en situation de dette morale). Présentifiés étaient ainsi sur le plateau: Anne Sinclair la maman (dans l’univers masculin, l’antithèse de la putain) et son innocence représentée sous la forme d’un ange immaculé (sous la forme de « l’idiot savant » dispensateur de vérité divine), loin des turpitudes de son lubrique Dominique, sans doute préoccupé à « Asperger » autre part… Le rêve de tout journaliste étant à l’heure actuelle de recueillir en interview la parole de la sainte victime que fut Anne dans l’affaire DSK… Le tout dans un contexte symétrique où une autre femme médiatique, Ségolène Royale, est contrainte d’abandonner ses aspirations présidentielles au profit de son ex-mari, François Hollande, l’envers symbolique de Strauss Kahn et de Sarkozy dans la représentation inconsciente, le terrien contre l’urbain, l’homme au parcours honnête et sans raccourci (HEC, SciencesPo, ENA, Conseiller de Mitterrand, Député, Patron du PS…) contre la haute voltige intellectuelle de l’économiste au mieux (DSK) ou le mépris de l’esprit et de l’intelligence au profit du discours plaidant au service d’intérêts tiers au pire (Sarkozy). Enfin, du point de vue des idées, le socialisme qu’on voudrait radical (Hollande serait le fils spirituel de Chirac et de Mitterrand, nous reliant au même titre au rejet de l’extrême-droite constitutif de sa propre personnalité: la lutte symbolique contre son propre père sympathisant… ce qui nous donne le signe que François Hollande porte l’horizon présidentiel dans son destin et, du coup, peut-être, dans le nôtre) contre la notabilité terrienne de droite trompée, abusée, dévoyée au profit des intérêts immédiats, abrupts et passablement occultes de grandes entreprises mondialisées, lointaines, immatérielles et dévoratrices d’intérêts humains.

Cher lecteur, ce post n’avait rien à voir avec la musique. Pour m’en excuser, je laisse ceci, qui a peut-être lui, par contre, quelque chose à voir avec le sujet de ce post (« Home is where it hurts » de Camille):

Et ceci, du bien-aimé des Dieux:

English Version

You may be, or not, familiar with Thierry Ardisson’s talk show, « Hi Earthlings », broadcasted on Canal +, on Saturday evening at 19h. Well. It is essentially a promotional tool for politicians on an agenda. It also contributes to the promotion of cultural products whose added value to human civilization is… questionable. When this is not a sounding board for TV shows hosts with an ego problem. This does not prevent them, as TV host Ardisson says to his colleague Michel Drucker, with a flicker of joy in his eyes, from making inspiring encounters. The perks of the job he says to Drucker, a host on a rival network. And its also makes our joy too, us TV viewers, as sometimes is a distant planet touched by particles resulting from the explosion of a supernova.

Last Saturday Ardisson invited a mother, Nicole Damaggio, and her daughter, Anne-Claire Damaggio. Anne-Claire is suffering from… you might as well say blessed with… Asperger’s Syndrome, a rare form of autism. She immediately corrects those that reduce the constitutive feature of her personal way of understanding the world: Asperger is a specifity, not a syndrome.  A Syndrome is based on symptoms and thus refers to a disease, dysfunction,  abnormality etc. Anne-Claire carefully choses her words and avoids the pitfalls of others speech. Some of them tend to reduce a human being to a medical category. Asperger specificity in autism, since we have to categorize reality, relates to a passionate investment in some areas of knowledge while other forms of communication, more commonly accessible to the majority of children, are misunderstood. Unless each causes and consequences of the things that are being communicated to her are clearly and logically explained, Anne-Claire Damagio does not assimilate them. She has long walked with her arms up since someone failed to mention that, once passed the training period, it is unnecessary for a human being to keep walking as if maintained by the arms of an adult.

Anne-Claire is a poet. Each answer she makes is a revelation. Forcing viewers who can listen to an immediate return to what is human in them. Anne-Claire is somewhat talking directly to God. And It’s necessary to stay acutely focused if one want to understand: « Us, Autistic or Asperger, we perceive reality like a kaleidoscope. We take the pattern as a whole (and not the sum of it). » The first time she entered one of those specialized centers designed for different people, understood by the french administration as mentally retarded, in which children were reduced to play the sickened role in which the French prison-like psychiatric environment perversely reduces them, Anne-Claire said, surprised: « Oh, human beings ! » In other words, she puts the finger on what hurts: the truth.

When Ardisson mentions her school years, Anne-Claire’s face expresses a rictus of self-contained pain. She obviously was bullied. You have to see high school as a less directly hypocritical adult world. For someone different, who expresses herself with such precision and clarity than Anne-Claire, it must be the equivalent of Hell. So she had to hold on. Her inner attitude she refers to was « vigilant ». She quotes Jean Raspail:

« When one’s cause is (almost) lost, one must sound the trumpet, jump on his horse and try the latest assault, otherwise one dies of old age, sad, at the bottom of a forgotten fortress, that no one besieged anymore because there’s no life in it any longer »

What is very striking in this interview is Anne-Claire stratospheric intelligence. While her  audience on the show stays prisoner of the pitfalls of ordinary representations, trapped by the dozens, hundreds of conventional expedients that help us live socially. Including her own mother, who said she had to work so hard to regain her daughter’s soul, reluctant to human language, absorbed in her own world. She caught up, patiently building her web of sense in the mist of nonsense. Had she, with the first glance she cast at her new born child, made an emotional blunder? Anne-Claire describes her relationship with her mother as « Racinienne. » That is: passionate (Jean Racine was a french playwright who depicted characters doomed to the hell of passion), earthly (racine translates as root) and … ambivalent (the phonem « enne » relates to hate). There is kind of a strange link between the brainy side that boasted Nicole to achieve high successes, graduating from EDHEC (a prestigious business school), leading a brilliant career as a manager and the gifted autism of Anne-Claire. It should also be noted that the father is completely absent from the ultra-synthetic pitch that Ardisson makes of Nicole’s life. Anne-Claire is dressed in white, Nicole is wearing black. They are at the opposite of each other. There is little doubt that the withdrawal of Anne-Claire in herself must have been necessary for her survival as a baby, in the face of a mother whose unconscious probably expressed  something predatory.

When Ardisson asks Anne-Claire to say the last word, she says: « Normality is not the pinnacle of what can be achieved in this life. » Wow. And she just improvised it.

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