Chopin, la vie et l’interprétation – Chopin, life and musical interpretation

English version below.

Qu’est ce qui nous fait avancer dans la vie? Nos tragédies. Qu’est ce qui fait que nous devons continuer d’avancer? Nos tragédies. Le retour vers le passé est un piège mortifère.

C’est la toile de sens que dessine le langage dans lequel nous nous insérons dès la naissance qui scelle notre destin. Le langage nous précède et nous porte. Suivant les mots et les attitudes qu’adoptera votre entourage à la naissance, vous aurez confiance en votre force intérieure ou bien à l’inverse elle sera un perpétuel ennemi pour vous. Le père de Chopin était français, il s’est exilé en Pologne. Chopin était polonais, il s’est exilé en France. Si la vie était une figure géométrique, ce serait une symétrie légèrement ondulatoire. Ondulatoire pour les incertitudes qui nous font errer au cour du chemin. Se devait-il de quitter la Pologne? Le devait-il à son père? En tant que seul héritier mâle de la famille, peut-être réparait-il ainsi l’exil de son père en conquérant, à son tour, la France. Il fit plus, il conquit le monde. Et la postérité.

La mère de Chopin était orpheline. Qu’exprimait le tout petit Chopin  en pleurant chaque fois que sa mère prenait le piano pour chanter les mélodies du pays? Peut-être rien d’autre que l’écho en lui que l’âme blessée de sa mère, la seule femme qu’il aimat profondément aux dires de George Sand. Les paisibles mères au foyer n’auraient pas droit à la profondeur des sentiments? D’une famille aristocratique mais désargentée, privée de terres, privée de ses parents, Justyna était une femme douce et discrète. Elle choisit de consoler un homme déraciné, un homme sans patrie, sans patres, autrement dit. Nicolas Chopin, qui n’eut lui non plus plus jamais de nouvelles de ses parents après son exil. Ses lettres restèrent sans réponse. Le destin de Frédéric Chopin fut l’expression, et le dépassement, comme tout destin d’homme, de leur histoire et de leurs douleurs intérieures. Ainsi vont les séparations successives de la vie. Elles nous forgent. Elles nous mettent aussi sur un pied d’égalité. Car tous nous avons à souffrir du cycle des joies et séparations.

Le troisième personnage important de sa jeunesse fut sa soeur, Ludwika. Première enfant du couple et de six ans son aînée. C’est plus tard en George Sand qu’il retrouva la fusion de celles qui avaient nourri sa jeunesse de leur sollicitude maternelle: une soeur et une mère. Et suprême « hasard » de la vie, toute la question est de savoir s’il s’agit d’un hasard ou non, George Sand était l’arrière petite fille du roi de Pologne Auguste III. Dans les brumes de cette vie, dans le kaléidoscope incompréhensible d’illusions qu’elle nous paraît être, nous ne faisons finalement que retrouver ceux auxquels nous sommes promis. Ceux auxquels quelque chose en nous, nous promet. Le dernier abandon de Chopin, scellé lors d’une Lune de miel qui tourna au vinaigre, celui qui lui fut probablement fatal, était celui auquel il s’était inconsciemment destiné. Dès lors Chopin était peut-être promis à être aimé de nous tous.

G. Sand par Nadar (Ludwika + Justyna + Pologne = G. Sand)

Ainsi la douleur des sans terre, de ceux dont les lignées se perdent dans le non-dit du temps qui passe, se retrouve dans la musique de Chopin, qui a quelque chose de l’errance.

Je fonde, pour l’interprétation de la musique des maîtres, la nécessité d’enquêter sur la génèse émotionnelle de leur oeuvre. Le langage qu’ils ont choisi, la musique, bien plus à fleur de peau de leur réalité intérieure que ne le seront jamais les mots employés par eux, doit se lire comme un moment d’eux-mêmes dans le temps, mais un moment d’eux-mêmes dans lequel ils s’incarnent intégralement. La musique si personnelle de Chopin se prête très bien à ce parti pris.

Ecoutez une valse (op.34 n°3) dont Horowitz distille miraculeusement l’essence lors d’un concert à la maison blanche, du temps de Ronald Reagan.

Nancy, bouleversée par cette interprétation, en tombe de sa chaise:

Mais connaître la vie d’un compositeur jusque dans ses moindres détails nous aide t-il à en capturer l’essence? … C’est un tout. Il faut s’imprégner de l’époque, de sa littérature, de la sociabilité, de la façon dont se faisait la musique, à quelle occasion etc. Il faut peut-être aussi visiter les lieux qu’il habita. Puis il y a quelque chose qu’il faut sentir pour recréer la magie de la musique. L’interprétation est de l’ordre de la médiumnité. Il faut communier suffisamment avec le compositeur pour le laisser vivre en soi. L’introspection, la méditation peuvent aider. Parfois on se réveille un matin et on entend du miracle dans ce que l’on fait spontanément à l’instrument (pour Chopin cela arrive généralement la nuit, vers minuit – une heure). Toute une vie de musique parfois ne suffit pas. L’intériorité des autres, à l’image de l’amour qu’il est possible de leur porter, est inépuisable et le calvaire du musicien est de perpétuellement avoir à retrouver une spontanéité perdue.

English version

What moves us forward in life? Our tragedies. They compell us to move forward. A trip back to the past is a deadly trap.

The web of meaning shaped by the language in which we insert our lives from birth seals our fate. Language comes before us. It leads us through life. We are language. Following or not the words and attitudes adopted by those around you when you were born, you will trust your inner strength, or on the contrary you will have a perpetual enemy inside you. Chopin’s father was French, he went into exile in Poland. Chopin was Polish, he went into exile in France. Chopin expresses his father’s fate. If the tragedy of life was to be a geometric figure, it would be a slightly waved symmetric curb. Why waved? For the uncertainties that rock our hearts along the way. Why did he have to leave Poland? He was animated by an inner strength. The son, as the only male heir of the family, had to repair the broken narcissism of his father. Frédéric conquered France. He did more, he conquered the world. And posterity.

As for his mother? His mother was of impoverished minor nobility, an aristocrat without a land. What did Chopin as a little child express, crying every time his mother played the piano and sang the melodies of the country? Nothing but the echo of his mother’s melancholy, humiliated, stoic and proud. And infinite tenderness also. From a humble family with no land, in the shadow of Countess Ludwika Skarbek, Justyna was in exile in her own country. She chose to marry a man with no country. Chopin incarnates, and sublimates, their history. Such are the successive separations of life. This puts us all on an equal footing.

The third important figure of his youth was his sister, Ludwika. First child of the couple, six years older than him. George Sand, later,  will be some kind of a blend of the women who nourished his childhood with comfortable happiness. She was both a sister and a mother to him. George Sand was actually the great granddaughter of the King of Poland, Auguste III. In the torments of uncertainty, we only find those we are promised to meet. The separation of the two lovers, the longest relationship both of them had (and G. Sand had many of them), was his last exile.

A peculiar kind of pain can be found in Chopin’s music, which has something of wandering.

To play the masters, one needs to investigate the emotional genesis of their work. The language they chose, much more on edge of their inner reality that will ever be their words, shall be read as a moment of their ego in time, but a moment of themselves in which they are fully embodied. The music of Chopin, so personal, is well suited to this investigation.

Hear a Waltz (Op.34 No. 3) played miraculously by Horowitz. He distills its essence during a concert at the White House in the days of Ronald Reagan.

Nancy, totally overwhelmed by this interpretation, falls from her chair:

Does knowing the life of a composer into every detail help us capture the essence of his music? The problem has to be considered as a whole. One has to  focus on the time, its literature, sociability, how music was made, on what occasion and so on. Then there is something personal, something to be felt in an introspective way to recreate the magic. Interpretation is similar in many ways to the talent of a medium. One must communicate enough with the composer to let him live inside him. Introspection and meditation can help. A lifetime as a musician sometime is not enough. The inner life of others, like the love that you can bring to them, is inexhaustible.

Publicités
Galerie | Cet article, publié dans Chopin, Piano, piano et société, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s