Mozart ou tuer le père – Mozart or killing the father

English version below.

Lecteur, ce post se situe dans la suite logique de notre sélection musique classique et cinéma…

7. Amadeus

Wolfgang Amadé Mozart, le « us » sera ajouté par ses admirateurs, porte en son prénom le signe d’une bénédiction divine. Etre béni des Dieux revient hélas en ce monde à être haï des hommes. Dans le film Amadeus de Milos Forman, tiré d’une pièce à succès de Peter Schaffer, on trouve de nombreux hits du compositeur autrichien.

La bondissante et mystérieuse symphonie n°25 en sol mineur fait l’ouverture du film. Sol mineur est une tonalité qui a l’avantage de cumuler sérieux et bénéfice pour la santé. Elle évite le fameux si bécarre (transformé en bémol), dont les fréquences ont des effets déprimants.

Un très bel extrait de musique orchestrale, où l’on constate que la grande innovation de Mozart sera de miser sur les cuivres et les instruments à vent (notamment le Hautbois). Sérénade n°10 pour instruments à vent:

Salieri: « Sur le papier ça n’avait l’air de rien. Le début était simple, presque comique. Une pulsation, Basson, cordes bassées, et ensuite, soudain, haut perché, un hautbois. Une seule note flottant comme suspendue, jusqu’à ce que la clarinette vienne la reprendre, et l’adoucir en une phrase de pur délice. Ah! Ce n’était certes pas un singe savant qui avait pu composer cela. C’était une musique exceptionnelle, empreinte d’une telle tension, d’un tel inépuisable désir. Il me semblait entendre la voix de Dieu.« 

Le personnage de Salieri incarne à la fois le monde ancien, l’étincelle de l’amour de la musique pour ce qu’elle est, et la jalousie maladive portée par l’intuition de rester prisonnier d’un temps dont il n’émergera jamais. Enfant, il haïssait le père gras, obtus et terre à terre qui castrait en lui une force qui inexorablement le portait vers l’amour du beau. Salieri est un personnage Oedipien et son père un homme dont rien dans la personnalité ne pouvait le porter vers la réalisation de soi. A l’inverse de Léopold Mozart, pour qui son fils était tout. Salieri dut toujours se battre pour réussir. Arrivé au faite de son ambition, le voilà se heurtant au plafond de verre que Dieu a prévu pour lui: la conscience de sa médiocrité. Et voilà que son malheur s’incarne sous les traits du brillant Mozart, créature abjecte porteuse de toutes les grâces de la vie.

D’un pont de vue social, le film mêle fort habilement toutes les tensions propres au fait d’être né du bon ou du mauvais côté de la barrière. D’où sa force identificatoire. Salieri est le besogneux arriviste, Mozart l’enfant chéri de l’aristocratie, auquel tout est donné dès la naissance. Aucun des deux n’est libre.

Dans Amadeus, trois grands extraits d’opéra font écho au déroulement de l’histoire et montre le lien entre l’inspiration créatrice et les évènements de la vie de compositeur. Ainsi:

L’Enlèvement au sérail est le premier opéra qu’il propose au public viennois, dont on comprend vite que le goût n’est suspendu qu’aux oreilles d’un seul homme, l’Empereur. C’est une oeuvre vibrante de vie, sexuellement libérée et pleine de couleurs. Salieri écoute l’oeuvre, témoin émerveillé de l’ingéniosité de son jeune collègue, et blasé par l’intuition que son talent est condamné à rester prisonnier de l’histoire. Il continue d’incarner le monde ancien tout en ayant la lucidité de voir advenir le nouveau. C’est un supplice. Il est le témoin qui ne franchira jamais le seuil. Il reste bloqué d’une conception où la musique n’était destinée qu’à Dieu. Salieri penche encore du côté de Bach, sa découverte de la musique est associée aux chants accompagnant la célébration de la messe. La musique est encore quelque chose de périphérique, un art annexe, au service de…

Au contraire, La jeunesse de Mozart est celle de la spontanéité parfaite et suffisante de la musique dans le contexte de légèreté, de joie et de gaité associées à la sociabilité propre à la société de cour. Il a appris la musique armé de la bienveillance de son père, dans le monde privilégié des salons européens, baignés à la lumière des nouvelles idées.

A l’époque de l’enlèvement au sérail, la mode dans l’Empire Austro-Hongrois était aux Turqueries. On moquait le style Turc et oriental (Ainsi la marche turque du troisième mouvement de la sonate n°11 est une parodie de ce style). Comme pour mieux s’en démarquer culturellement, et peut-être pour conjurer inconsciemment l’éventualité que l’Empire contre attaque… La culture n’est parfois que la continuation de la guerre par d’autres moyens.

La flûte enchantée, opéra ouvertement franc maçon et extrêmement populaire, est tout à fait dans l’esprit de l’époque. Il met en exergue la foi dans la nature fondamentalement bonne de l’être humain. La raison contre les instincts superstitieux. La lumière contre les ténèbres de la nuit. Ici la Reine de la nuit exige de sa fille le meurtre du prêtre Sarastro. Nathalie Dessay

Et enfin, le pré-romantique Don Giovanni et la terrible réponse du Commodore revenu d’entre les morts à l’invitation provocante que le héros lui avait ironiquement lancé. « Don Giovanni, tu mi haï invitato a cena ». C’est ainsi que l’ombre du père Leopold Mozart plane sur le fils. Père adoré et haï à la fois. Très habile mise en scène de motifs universels.

Quelques thèmes de cet opéra très populaire au 19ème siècle seront repris pianistiquement dans les variations pour piano de Liszt (Les Réminiscences de Don Juan sur plusieurs thèmes de l’opéra) et de Chopin (Variations sur l’air « La ci darem la mano« , la pièce qui fit connaître Chopin en Europe, par l’entremise d’un article élogieux de Robert Schumann). Très belle interprétation de la pianiste Valentina Lisitsa.

Enfin, le majestueux Requiem en ré mineur, dernière oeuvre de Mozart, inachevée, qu’il dicte sur son lit de mort à Salieri, prêt à tout pour recueillir la dernière goutte de lumineuse inspiration du pré-gisant Wolfgang (Salieri, qui dans la réalité était un compositeur tout à fait respectable…  il fallait bien dramatiser un peu). Ici, la version très appréciée de Karl Böhm.

Vous retrouverez au passage Cynthia Nixon, la Miranda de Sex and the City, encore jeunette, qui joue les espionnes au profit de Salieri chez Wolfgang et Constance. Elle pleurera les inconséquences de ses actes alors que son maître est enterré dans la fosse commune par une humanité dont Schaffer / Forman déplorent déjà le manque de reconnaissance. Vivement la postérité.

English Version

7. Amadeus

Wolfgang Amadé Mozart. The « us » will be added by his admirers. In the movie Amadeus by Milos Forman (1984), adapted from a very successful play by Peter Schaffer, there are many hits by the Austrian composer.

Listen to the bouncing and mysterious Symphony No. 25 in G minor. G minor is a serious tone, and still it’s good for your health. It avoids the famous B natural (converted to b flat), whose frequencies have depressant effects.

A beautiful orchestral extract, where it is found that one of the great innovation of Mozart will be the use brass and wind instruments (including the oboe). Serenade No. 10 for winds.

Salieri: « On paper it did not look like much. The beginning was simple, almost comic. A pulsating, Bassoon, Strings Bassée, and then, suddenly, perched high, an oboe. One note floated, as suspended, until the clarinet  back and soften it in a sentence of pure delight. Oh, this was certainly not a monkey who was able to compose it. It was a great music, full of such tension , such an inexhaustible desire. I seemed to hear the voice of God. « 

Salieri’s character embodies the ancient world. He has an authentic love for music. He suffers from a morbid jealousy driven by the intuition that his fate is to stay trapped in history. As a child, he loathed his father, a fat, dull and mundane man who castrated his potential as a musician. Salieri is an Oedipal character. His father has nothing in his personality that would push a son towards his self accomplishment. He is the complete opposite to Leopold Mozart, who loved his son and carried big hopes for him. Salieri had always to fight to achieve success. Arriving at the height of his ambition, he suddenly bumps his head on the ceiling of God: the sudden consciousness of his mediocrity.  Now his doppelgänger is embodied by Mozart, an abject creature that gets all the graces of life.

The film cleverly mixes all the tensions of being born on the good or the bad side of the fence. Salieri is the upstart needy, Mozart the cherished child of the aristocracy, to whom everything is given at birth. Neither is free.

In Amadeus, three excerpts from famous operas by Mozart echo the course of history and shows the relationship between creative inspiration and events in the life of the composer.

The Abduction from the Seraglio is the first opera Mozart offers the to Viennese public. The taste of the public hangs to the ears of one man, the Emperor. This work is vibrant with life, open-minded, sexually liberated and colorful. Salieri listens to the work, witnessing the fresh and clever ideas of his young colleague,  jaded by the intuition that his mediocre talent condemns him to remain a prisoner of history. He embodies the ancient world. He is the witness who never crosses the threshold. He gets stuck in an old pattern where music was intended to celebrate God. His discovery of music was associated with the songs accompanying the celebration of God.


In contrast, Mozart embodies the perfect and self sufficient spontaneity of music in the context of the lightness, joy and gaiety associated with the sociability of a court society. He learned music with his father, in the privileged world of European salons, bathed in the light of progressive ideas.

There are three major opera excerpts in the film that echo the course of history and show the relationship between creative inspiration and events in the composer’s life.

The Abduction from the Seraglio  is vibrant with life, an open minded spirit  and  oriental colors. Fashion in the Austro-Hungarian Empire was to mock everything turkish. Turkish style is fun and eastern (Thus the Turkish march of the third movement of Sonata No. 11 is a parody of this style). As if to distinguish it culturally, and perhaps unconsciously to ward off the possibility that attacks against the Empire … Culture is often a continuation of war by other means.

The Magic Flute, opera openly freemason and extremely popular, is very much in the spirit of the time. It highlights the belief in the fundamentally good human being. The reason against the superstitious instincts. Light against the darkness of the night. Here the Queen of the Night demands of her daughter’s murder of the priest Sarastro. Natalie Dessay

Finally, the pre-Romantic Don Giovanni and the terrible Commodore, back from the dead at the invitation provocative that the hero had ironically started. « Don Giovanni, tu me haï  invitato a cena ». Thus the shadow of the father, Leopold Mozart – Commodore,  hovers over the son. A father as a figure he both loved and hated. A clever staging of universal patterns.

Some themes of this very popular opera in the 19th century will be pianistically exploited in the variations for piano by Liszt (The « Reminiscences of Don Juan » on several themes of the opera) and Chopin (Variations on the aria « La ci darem la mano« , first published work by Chopin who became known in Europe through a laudatory article written by Robert Schumann). Pianist Valentina Lisitsa.

Finally, the magnificent D minor Requiem , Mozart’s last work, unfinished. He dictates it to Salieri on his deathbed. Salieri appears desperate to collect the last drop of inspiration from the sacrificed Wolfgang (The real Salieri was actually a quite respectable composer . Listen to this authoritative version by Karl Böhm.

You will also find in this movie Cynthia Nixon AKA Miranda from Sex and the City, at the time still in her teens, who plays a spy to the benefit of Salieri. She will cry over the inconsistencies of her deeds while her master Herr Mozart is anonymously buried.  Schaffer / Forman already deplore the lack of recognition. But why blame the men of his time? They had to live their life …

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