Musique et cinéma III: Bach, Audiard ou jouer avec les nerfs – Music and the movies III: Bach, Audiard or playing with one’s nerves

« Le génie du mal » de Guillaume Geefs (Cathédrale de Liège)

6. « De battre mon coeur s’est arrêté » est un film au titre poétique, façon lettres renaissance, de Jacques Audiard. Il met en scène un héros très contemporain, joué par Romain Duris.  Magouilleur et violent, il verse dans l’immobilier crapuleux, entouré de personnages louches n’assumant que faiblement voire pas du tout leur capital d’humanité. Il se trouve dans une position d’ange déchu. Etre un ange déchu a des avantages et des inconvénients. L’avantage principal est la beauté, le principal inconvénient le tourment. L’idéal pour Romain Duris est donc de trouver une sorte de rédemption. Celle-ci est incarnée par sa mère disparue, lointain souvenir du temps béni heureux et bien entendu idéalisé de l’enfance. Sa mère était une pianiste concertiste de renom avant que sa mort ne porte un coup de grâce définitif à l’ingénuité du héros. Au hasard de son errance parisienne et nocturne, il croise l’ancien agent de sa regrettée maman. Celui-ci se souvient de son potentiel musical (aka son potentiel de rédemption) et lui propose de passer une audition.

Le choix de la musique illustre, une fois n’est pas coutume, l’état de tension intérieure du héros. La partition qu’il choisit d’interpréter pour son audition est la toccata en mi mineur de J-S. Bach. La musique de Bach se prête très bien à qui souhaite renouer avec Dieu. Elle a été composée expressément dans ce but là. Il la travaille donc sans relâche, mais avec colère, parce qu’il n’y arrive pas (entre autres raisons). N’est pas béni des Dieux qui veut. Il prend donc des cours auprès d’une ravissante pianiste chinoise, qui représente plus ou moins la montée en puissance de l’empire du milieu dans la profession. Le réalisateur en profite ainsi incidemment pour mettre à jour l’opinion publique sur la réalité contemporaine du métier.

Voici une interprétation merveilleuse de compréhension de cette toccata par la très grande pianiste Clara Haskil. Vous verrez qu’elle est composée de deux parties. La première est douce et contemplative. La seconde est une fugue agitée que le héros du film de Jacques Audiard malmène éhontément. Trop d’agitation intérieure. Les blessures sont à vif, elle ne sont pas susceptibles d’être dépassées dans un travail de sublimation. C’est à peu près pour la même raison que la plupart des bons écrivains ratent leur coup lorsqu’ils s’étendent sur des problèmes personnels. Voir Lettre à mon père de Franz Kafka ou Le livre de ma mère d’Albert Cohen. On peut utiliser la colère en musique, mais pas directement.

Finalement, ce qui doit arriver arrive. L’équivalent d’une scène d’épouvante pour pianiste. Le jour de l’audition, un trou de mémoire béant l’engloutit. Le drame. Impossible de dépasser les premières mesures. Un cauchemar de musicien.

Deux autres pièces intéressantes sont évoquées dans De battre mon coeur… . Il y a furtivement  la Quatrième Ballade de Chopin. Puis Des pas sur la neige, prélude de Claude Debussy, qui figure une étendue triste et glacée. Je n’invente rien: La partition indique « Ce rythme doit avoir la valeur sonore d’un fond de paysage triste et glacé« .

La ballade dans une interprétation de Samson François:

Et une très belle interprétation par une pianiste vivante cette fois, Yulianna Avdeeva (premier prix du concours Chopin le plus récent). Pour laisser le soin au lecteur d’apprécier les différences de jeu entre autrefois et aujourd’hui.

Enfin, Des pas sur la neige  interprété par Arturo Benedetti Michelangeli:

Le héros interprète le prélude de Debussy à la fin du film, après la disparition violente de son père. Il peut enfin jouer. Mais son état intérieur est celui d’un paysage triste et glacé. Il se débarrasse de sa violence en coulisse. Sur scène il est un homme triste. En psychologie, on appelle ça: le deuil.

Bach – E minor Toccata BWV 914 – Download File (PDF)

Debussy Prelude 1-6 (Premier Livre) – Download File (PDF)

English Version

« The Beat That My Heart Skipped » is a film with a very renaissance poetic title, by french director Jacques Audiard. It features a very contemporary hero, played by Romain Duris. Wheeler-dealer and violent, he ‘s a corrupted realtor, surrounded by shady characters who do not or at least very weakly assume their share of personal humanity. He is in the position of a fallen angel. Being a fallen angel has advantages and disadvantages. The main advantage is beauty, drawback the main torment. Romain Duris is thus looking for a kind of redemption. His redemption is embodied by his long gone mother, a distant memory from the blessed and idealized time of his childhood. His mother was a well known concert pianist before she prematurely died, putting a final blow to the main character’s ingenuity. Wandering randomly through the Parisian night, he meets his mother’s  former musical agent. The man recalls his musical potential (aka his potential for redemption) and asked him to audition.

The music displays the state of inner tension of the hero. The score he chooses to interpret for the hearing is the E minor Toccata by J-S. Bach. Bach’s music suits very well someone who wishes to reconnect with God. It was composed specifically for this purpose . He works very hard, but with anger. He often fails. Not so many are chosen by God. He therefore takes piano lessons from a beautiful Chinese pianist, who embodies more or less the rise of the Middle Kingdom in the profession. The director inciditally takes advantage of this character to inform the public about job trends in the piano world.

Here is a wonderful and very clever interpretation of this toccata by great pianist Clara Haskil. You will see that it is composed of two parts. The first is gentle and contemplative. The second is a turbulent fugue as the hero of the film by Jacques Audiard shamelessly bullies. Too much inner turmoil. The wounds are raw, they are not likely to be exceeded in sublimation. That’s pretty much the same reason why most good writers miss their shot when they write about personal problems. See Letter to my father by Franz Kafka and The book or my mother by Albert Cohen. We can use anger in music, but not directly.

Finally, what must happen happens. The equivalent of a horror movie for a pianist. The day of the hearing, a gaping memory hole engulfs him.  Drama. The nightmare of the musician.

Two other interesting pieces are mentioned in the beat that my heart skipped… . There are sneaking of Chopin’s Fourth Ballad. Then Des pas sur la neige,  a  sad and icy Prelude by Debussy. I am not making this up: The score says « This rythm must be set to sound like a sad and cold landscape background »

The ballad in a performance by Samson François:

And a beautiful interpretation by a living pianist, this time: Yulianna Avdeeva (first prize in the last Chopin competition in Warsaw). I leave it to the reader to appreciate the differences in the playing between then and now (No judgement)

Finally, Des pas sur la neige, played by Arturo Benedetti Michelangeli:

The hero plays the Debussy prelude at the end of the movie, after the violent death of his father. He can finally play. But his inner state is a sad and frozen landscape. He gets rid of his violence behind the scene. On stage he is a sad man. In psychology we call that: to mourn.

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