Le musicien en son statut: artiste, poète, artisan, entrepreneur, entertainer?

David Guetta, fait pour le bonheur

La profession de pianiste est anachronique. On peut dire que c’est Frédéric Chopin et Franz Liszt qui l’ont inventé au début du 19ème siècle. D’un point de vue économique, il n’y a rien de plus éloigné du monde de l’argent et des échanges que la pratique d’un art. Et pourtant en même temps rien de plus proche: les musiciens doivent toujours être proches de mécènes pour subsister. La pratique et l’écoute de la « grande » musique, c’est à dire celle qui n’a pas un intérêt uniquement festif, superficiel, mais qu’on utilise peut-être pour rêver, pour accéder à des mondes poétiques, ou spirituels, est un peu la bonne monnaie de la Loi de Gresham. Un collègue italien me faisait récemment cette astucieuse analogie. En économie, cette loi décrit le mécanisme par lequel la « bonne » monnaie est thésaurisée par les agents économiques, elle tend ainsi à disparaître de la circulation, alors que la « mauvaise » a libre cours, utilisée pour les menus échanges quotidiens. En est-il de même pour la musique? Il y a une forte demande pour des contenus spirituels, culturels ou intellectuels authentiques dans notre société. D’autant plus forte que la culture à vocation directement commerciale vide de sa substance l’apport humanisant que constitue une véritable expérience artistique. Un concert de David Guetta, qui serait un peu un Paganini contemporain, a pour effet de galvaniser son public, de lui donner de l’énergie. La musique donne de l’énergie, ou dans le cas de David Guetta, peut-être, la libère. Liszt « trichait » ses partitions en rajoutant des trilles et des trémolos à ses prestations pour que son public féminin se pâme plus facilement. Chopin s’est senti le besoin d’avoir une carrière de virtuose, avant de développer un art beaucoup plus personnel et intime. Wagner faisait aussi, qu’on le veuille ou non, du grand spectacle. A l’époque aussi, on valorisait les « effets ». Pourquoi cette musique dite « classique » vaudrait mieux qu’une autre? Parce qu’elle serait techniquement plus élaborée, qu’elle réclamerait l’apprentissage d’un art transmis de génération en génération? Chez Wagner, il y aurait peut-être en plus cette idée qu’elle étaierait un processus de construction culturelle: en ce qui le concerne, l’unification des peuples germaniques dans une « grande Allemagne », au XIXème siècle. Elle serait une tentative incantatoire de connexion d’un peuple avec ses racines, fussent-elles imaginées, construites, pour faire appel aux forces de l’inconscient, ce que d’autres appelleraient l’esprit des ancêtres. Il n’y a rien de plus fédérateur qu’une construction narrative, qu’une mythologie. La musique en est la mise en mouvement, pour accompagner la dynamique des émotions internes. Vous noterez que l’obsession des musiciens classique est toujours d’atteindre quelque chose qui ressort de « l’authenticité », de la « vérité », et de se défaire de tout ce qui pourrait s’apparenter au fait de distraire le public, même le fait de l’ « enchanter » lui paraît suspect.

Marguerite Gerard, « La Leçon de piano » (1785)

Un jour j’ai entendu une professeur de piano, héritière d’une longue lignée de musiciens, dire à un de ses élèves, qui commençait peu à peu à jouer correctement les études de Chopin, cet Everest de la technique pianistique, que finalement, « deux siècles après, cela a commencé à vous parvenir« . Outre sa formulation un peu surannée, c’était une manière de dire à l’élève le degré d’estime qu’elle portait à ces oeuvres tout en lui signifiant sa place dans la hiérarchie « socio – musicale ». Pour certains privilégiés, ou pour ceux qui se construisent l’illusion du privilège afin de sécuriser leur relation au monde, cette musique continue a être le pré carré de classes dominantes moribondes, quand elles n’ont pas disparu depuis longtemps. J’eus ainsi la compréhension et l’intuition que la musique classique continuait à être un attribut de classe. Dans le sens où elle continuerait de se voir appropriée par une classe. Chopin jouait pour des comtesses, des marquises et la haute bourgeoisie financière. La très populaire polonaise « héroïque » est dédiée à un banquier, Auguste Léo. Mozart jouait pour les hautes autorités religieuses et les princes. Et finalement, l’apprentissage de la musique ne sacrifie t-il pas à ce point de temps qu’il ne peut être que le signe extérieur d’une classe oisive,  qui justifie par là les moyens de se payer ce luxe ultime qu’est, précisément, le temps? L’idéologie du don n’est peut-être elle-même qu’une construction de classe, chaque bourgeois souhaitant exhiber son petit génie. Se paient-ils ainsi l’illusion de durer plus longtemps que les autres? Dans ce monde là, ceux qui montrent trop qu’ils apprennent vite auraient plutôt intérêt à planquer leur talent.

Double erreur de mise en scène à la Roque: les pianistes le dos tourné au public et le cordon « ne pas toucher » (2010)

Et la profession de pianiste, dans tout ça? Elle tient, justement, dirait-on, de la profession de foi. Le pianiste est un officiant moderne, célébrant les dieux-compositeurs du passé. Après tout, Liszt a fini prêtre. L’intermédiaire de l’esprit saint. Ou bien il serait un conservateur de musée: c’est ce à quoi m’a fait pensé la scène du festival de piano de la Roque d’Anthéron cet été, cerclée d’un cordon de protection, comme ceux qui protègent les sculptures dans les musées. La musique piégée, muséifiée, figée, séparée de son public: erreur de mise en scène ? Et le signe que l’esprit originel de la manifestation de René Martin s’est peut-être perdu au fil des ans. Jadis quelques chaises de jardin étaient réunies autour d’un piano sur lequel jouaient déjà les sommités du milieu musical. Les folles journées de Nantes ont pris le relai pour prouver que le public suit toujours. Certains brûlent de ce que leurs efforts en ce monde se voient concrétisés, que leur réussite se manifeste matériellement, qu’elle puisse les aider à se distinguer ou, à défaut, se distinguer à travers un aïeul illustre. C’est humain. Voilà donc ce que le public veut éviter en allant au concert, cette impression de malaise, de ne se sentir pas à sa « place ». Je comprends parfois mieux le geste de François-René Duchable jetant son piano (un fac-similé) au milieu d’un lac. Adieu au passé ! Adieu au monde de la compétition dans lequel tant de pianistes se perdent et perdent l’individualité de leur art ! Ces musiciens vampirisés par des esprits étrangers à la musique, robotisés, privés de leur substance par cette folie collective du tout compétitif. Oui, même le milieu de la musique a été touché par l’idéologie ultra-libérale qui gouverne notre économie (est-ce en train de changer?). Cette idéologie étayée par des théories  économiques qui servent de camouflage intellectuel au gavage systématique d’une minorité de nantis: Ann Rand, Hayek, Schumpeter et autres calculs stochastiques. Ont-ils oublié que nous faisons partie d’un même monde? Ne voient-ils pas que les excès du capitalisme sont le contraire de ce qu’il se voulait de moins mauvais des systèmes dans l’allocation optimale des ressources?… Mais je m’emporte.

Liszt – La Campanella – Duchable

Au bout du compte, peut-être qu’il faut voir dans la profession de pianiste le destin de celui qui ne peut s’empêcher de jouer du piano. Parce que jouer du piano procure un tel plaisir… et si incidemment, par chance, cette joie de jouer se transmet à des auditeurs… tout le monde est gagnant.  Et si toute une machinerie sociale se greffe dessus, si des structures et des métiers voient le jour pour permettre de transmettre et de porter cette joie, des structures qui peut-être seront en mesure d’assurer des subsistances, alors oui, tout le monde est gagnant. L’exposition qui célébrait le bicentenaire de la naissance de Chopin en 2010 à la Cité de la Musique à Paris avait pour titre: « Chopin, l’atelier du compositeur » (Ce qu’on pouvait y voir). C’est une manière très française d’appréhender ce qui échappe à la plupart d’entre nous dans le mystère de l’art musical, dans une société politiquement si profondément attachée à la laïcité, garante de la paix religieuse d’une terre si longtemps baignée du sang de ceux qui s’arrogeaient l’exclusivité du dialogue divin. Le musicien est en France un artisan, un compagnon. Il n’est socialement acceptable que lorsqu’il est assimilé à ces corps de métiers qui font la réputation d’un savoir-faire: orfèvres, tapissiers, sculpteurs, couturiers, chocolatiers boulangers, chefs. Tout ceux dont la passion de l’excellence, souvent à travers des techniques et des gestes millimétrés, gagnent le respect et résistent au passage du temps. En France, on pourrait lire sur une enseigne: « Chopin, since 1810« . Et n’est on pas fiers aujourd’hui de Debussy, si longtemps ignoré, et de Ravel? Sinon comment ne pas se méfier du musicien? Comment appréhender matériellement l’idée, ou justifier l’utilité sociale, d’une activité dont les matières premières sont l’immédiateté et l’instant? Le pianiste: poète ou artisan? Peut-être sortiront nous de l’âge des ténèbres quand nous cesseront d’interroger ce qui est valide ou non, pour enfin l’accepter et le recevoir tel qu’il est.

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English Version

David Guetta, fait pour le bonheur

Being a pianist is something anachronistic. Frédéric Chopin and Franz Liszt invented the profession in the early 19th century. From an economic point of view, nothing further from the world of money and trade that the practice of an art. Yet at the same time nothing closer: musicians have be close to patrons to survive. Practice and listening to « great » music, ie one that does not interest only the festive, superficial part in us, but may be « used » to dream, to dive into worlds of poetry, or spirituality, is a bit like the « good money » in Gresham’s Law. An Italian colleague recently gave me this clever analogy. In economics, this law describes the mechanism by which « good » money is spared, thus it tends to disappear from circulation, while the « bad » one circulates, used for daily exchanges. Is it the same for music? There is a strong demand for authentic spiritual, cultural and intellectual content in our society. Now I think more powerful than commercially oriented « culture ». David Guetta, who could be considered as a modern Paganini,  galvanizes the audience, gives him energy. Music has this function sometimes.  It’s true. It gives energy, or in the case of David Guetta, perhaps, it gets rid of the audience frustrations. Liszt « cheated » his scores by adding trills and tremolos for his female audience to swoon more easily. Chopin felt the need to have a career as a virtuoso, before developing an art much more personal and intimate. Wagner would also make, like it or not, the big show. At that time too, we valued the « effects ». Why this music called « classical » would be better than another? Because it is technically more sophisticated, it would require learning an art passed down from generation to generation? In Wagner’s case, there might be the idea that music supports a process of cultural construction: the unification of Germanic peoples in a « Greater Germany » in the nineteenth century. It would be an attempt to connect a people with its roots, imaginary or not, to appeal to the forces of the unconscious, or what others would call the spirit of the ancestors. There is nothing more unifying than a narrative construction, a mythology. The obsession of classical musicians is always to achieve something that ressembles « authenticity » or « truth », and get rid of anything that might be artificial, distract the public.

Marguerite Gerard, « La Leçon de piano » (1785)

I once heard a piano teacher, heir to a long line of musicians, tell one of her students, who began gradually to play properly Chopin’s « Etudes », the Everest of piano technique: « Two centuries later, they finally starts to reach the bottom. » Outrageous ! A way to tell the student the degree of esteem she gave those pieces while signifying his place in the socio musical hierarchy. As if this musician, whose ancestors were on the same concert programs than Chopin himself had appropriated herself the privilege of being « close » to it, by blood, or heredity. It meant that somewhere, at this very moment, was invented something, a new form, that the « bottom » of society will experience only in a century or two. For a privileged few, or for those who build the illusion of privilege to secure their personal relationship to the world, this music continues to be something for the ruling classes, however moribund, when they are not totally extinct. This gave me the understanding and intuition that classical music continues to be a class attribute. It is considered prestigious, reserved for a few aesthetes, basically because it has always been the music of the aristocracy. Especially with Chopin. He played for countesses, marquises and high financial bourgeoisie. The popular « heroic » Polonaise is dedicated to a banker: Auguste Léo. Mozart played for the highest religious and political authorities. And finally, learning music sacrifices so much time that it can only be the outward sign of a leisure class, thereby showing off this ultimate luxury accessory that is precisely time. The ideology of  gifttedness is socially made up, each middle class citizen more or less wishing to show off his own child prodigy. In this world, those who learn fast should better hide their talent. They will be devoured, like every one else. Money has such a strong appeal to imitate happiness.

What about being a pianist as an occupation? It is actually, at least it seems to be, « une profession de foi ». The pianist is a modern officiant, celebrating the gods – composers of the past. After all, Liszt ended as a priest. Schumann said he would end up crazy or a priest (he ended up crazy). The intermediate of the Holy Spirit. Or a museum curator: that’s what the scene of the piano festival at La Roque d’Anthéron this summer looked like, encircled by a cordon of protection, such as those protecting sculptures in museums. Music museified, frozen in time, separated from the audience: gross staging mistake ! And a sign that the original spirit of the event has gone over years, who remembers the time when some chairs were gathered around a piano that was already played by top pianists? The Folles journées de Nantes proves once again that the public follows. Obviously, the public is composed of  men and women, and men and women are hungry for life. And music played, is life. Some of us wishes hard that their efforts in this world have not been in vain, that their success can actually be seen or touched, it can help them stand out. It’s human. What the public wants to avoid when going to the concert, is that sense of discomfort, of unease, the sense of not being in the good place. In France, things are so symbolically hierarchised sometimes. Today I understand the gesture of François-René Duchable throwing his piano (a fake one) in the middle of a lake. Farewell to the past! Farewell to the world of competition in which so many pianists lose their soul! Those musicians sucked by spirits that have nothing to do with music, shamelessly robotic, deprived of their substance by the collective madness of an all-competitive society. Yes, even the music community was affected by the ultra-liberal ideology that governed our economy (and… is it changing?). This ideology supported by economic theories that serve to intellectually camouflage the voriacious feeding of a minority of haves: Ann Rand, Hayek, Schumpeter and stochastic theoricians (thanks for our crisis guys !). Have they forgotten that we are part of the same world? Don’t they see the excesses of capitalism as the opposite of what it is originally aimed at, optimal allocation of resources? … But I get carried away.

Liszt – La Campanella – Duchable

In the end, maybe we should see being a pianist as the fate of those who cannot help but play the piano. Because the piano provides such pleasure … and if incidentally, by chance, the joy of playing is transmitted to an audience … it’s a win win. And if a social machinery is grafted on it, if structures and businesses are emerging to transmit and bring the joy of making music, structures that may provide jobs, then yes, it’s definitely a win win. The exhibition celebrating the bicentenary of the birth of Chopin in 2010 at the Cité de la Musique in Paris was entitled: « Chopin, the composer’s workshop » . This is a very French way of putting Chopin’s talent and translating it to an unfamiliar audience who often eludes the mystery of music, especially in a society so deeply committed to political secularism, which guarantees religious peace in a land so long bathed in the blood of those who arrogated themselves an exclusive relationship with God (my American friends have much difficulty to understand that: secularism does not equates to preventing freedom in individual faith). In France, musicians are not that much respected. They need to be presented as craftsmen to be somewhat accepted. A pianist is socially acceptable when he is associated with the trades that are the hallmarks of expertise: goldsmiths, weavers, sculptors, designers, chocolate makers, bakers, chefs. All those whose passion for excellence, often through techniques and gestures of exceptional wisdom and precision, earn respect and stand the test of time. In France, we could read on a sign: « Chopin, Since 1810. » And aren’t we proud today of our Debussys (largerly ignored during his lifetime) and Ravels? Otherwise how can we understand such peculiar an occupation? How to understand the idea, or justify the social utility of an activity which raw materials are spontaneity, silence and time? Pianist = poet or artisan? Perhaps we will come out of the dark ages when we cease to question what is valid or not, in order to finally accept it and receive it as it is.

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