Réinsérons socialement Alexandre Scriabine – Let’s socially reinsert Alexander Scriabin

English version below.

Alors que j’étais encore récemment en train d’écouter Hélène Grimaud ressasser avec talent le deuxième concerto de Rachmaninov, il est revenu à mon souvenir l’existence d’une injustice, une fois n’est pas coutume, de notre histoire éhontément sélective à l’encontre du comparse génial du plus grand compositeur russe pour le piano.

Alexandre Scriabine a écrit un concerto pour piano qui n’a rien a envié en puissance expressive à ceux de son camarade de conservatoire Serge Rachmaninov. Pour couronner le tout, ce pianiste génial (1872-1915) a aussi composé une série d’études qui font au moins aussi bien que celles de Chopin, considérées comme absolument centrales par tout pianiste qui se respecte. Ce n’est pas peu dire.

Pourquoi Scriabine est-il si peu connu? C’est une âme tourmentée. Il assume pleinement, d’ailleurs, de toiser l’abîme droit dans les yeux. C’est le Dostoïevski du piano. Rachmaninov à côté fait office de grand tendre. Scriabine est un mystique, il initie à un monde de mystères métaphysiques.

D’abord, la magique Hélène Grimaud, qui a initié ce stream of consciousness,  dans le très passionné deuxième concerto de Rachmaninov. Vous noterez subrepticement le micro épisode d’énervement de Claudio Abbado qui ne peut réprimer un petit mouvement d’impatience lors d’un accord très légèrement désynchronisé de la grande Hélène. On mesure que l’entente entre un chef et son pianiste (ou un pianiste et son chef, là est justement toute la question), est affaire urgente dans la « performance » (comme disent les anglais, ces libéraux constamment obsédés de sport) d’un concerto. On perçoit une tension entre le père expérimenté, et l’enfant loup, définitivement rebelle. Cela donne un certain charme, disons-le.

Immédiatement après, dans la vidéo ci-dessous, vous trouverez l’exemple contraire, la réussite parfaite d’une symbiose érotique (j’assume ce mot) lors d’un cas de sublimation entre Martha Argerich, fringante quadragénaire, et Ricardo Chailly, débordant de vigueur virile dans la cadence à grande vitesse du concerto 3 de Rachmaninov. Observez attentivement les regards que lancent Martha à son chef à la fin du mouvement, au moment ou Rachmaninov, après quarante minutes de voyage intérieur, porte la passion à son comble. C’est un regard passionné. Rien de moins. On mesure aussi à cette occasion à quel point les octaves sont chez elles une « spécialité maison », comme elle le dit elle-même. Cela crépite sous les doigts.

Voici l’extrait en question:

Voici le concerto 3 en intégralité

Et voilà… je voulais rendre justice à Scriabine, et je n’ai parlé que de Rachmaninov… Scriabine est-il condamné de toute éternité à rester dans l’ombre de son rival?

Voici donc une interprétation d’autorité du premier mouvement du concerto de Scriabine, par le très légendaire pédagogue du conservatoire de Moscou, Heinrich Neuhaus. Il y a quelque chose dans cet enregistrement de l’ordre de la préfiguration des grandes envolées lyriques qui finiront par empoisonner les mélodrames cinématographiques des années 40 – 50. C’est un peu à cause de la date de l’enregistrement, il faut donc faire abstraction et se réserver tout entier à cette musique profondément intelligente et inspirée.

Enfin, une interprétation plus récente, claire et majestueuse, des trois mouvements, par  Vladimir Askhenazy, qu’on ne présente plus, et Lorin Maazel, à la tête de l’orchestre philharmonique de Londres.

English Version.

I was recently listening to Hélène Grimaud playing with great talent Rachmaninov’s second concerto when the remembrance of a terrible injustice came to my mind, in our age of shamelessly selective history. An injustice against the most brilliant colleague of the greatest Russian composer for the piano.

Alexander Scriabin wrote a piano concerto, which is largely comparable in expressive power to those of his fellow Conservatory friend Serge Rachmaninoff. To top it off, the brilliant pianist A. Scriabin was (1872-1915) composed a serie of studies that are at least as well conceived as those by Chopin, absolutely central to any self-respecting pianist. That’s  something.

Scriabin: Why is he so little known? May be because he was a tormented soul. He fully accepted to watch the abyss into its eye. He’s the Dostoyevsky of the piano. Rachmaninov next to him appears to be… quite tender. Scriabin is a mystic, he initiates us to a world of metaphysical mysteries.

Hear first magical Hélène Grimaud, who initiated this stream of consciousness in my russian mind these days, very passionate in the second concerto by Rachmaninov. You will notice the  micro episode of nervousness Claudio Abbado indulged himself in. He can’t conceal a little movement of impatience when the great Helen slightly plays chord out of sync. One measures the degree of quality in the « entente » between a conductor and his pianist. Kind of a tension between an experienced father, and his rebellious child. There’s a certain charm about it.

Immediately after, in the video below, you will find an example of the contrary, the success of perfect symbiotic eroticism (I assume the word) in a clinical case of sublimation by Martha Argerich, in her glowing forties, with Ricardo Chailly, full of virile force in the high-speed Cadenza of Rachmaninov’s third piano concerto. Look closely to the gazes Martha Argerich glances at her conductor at the end of the movement, when Rachmaninov, after forty minutes of the deepest inner journey, conveys the passion to its climax. Nothing less than a look of pure passion. So be prepare to chill, that’s what’s making music is about. Hear too the octaves crackle under her fingers (« home made » as she says).

Here is the excerpt in question:


Here is the entire concerto:

Gosh ! … I wanted to do justice to Scriabin, and I have only spoken about Rachmaninov … Is Scriabin condemned for all eternity to remain in the shadow of his rival?

Here is an authoritative interpretation of the concerto’s first movement, by the great legendary teacher of the Moscow Conservatory, Heinrich Neuhaus. Deeply intelligent and inspired music.

And finally, a more recent, clear and majestic interpretation by Vladimir Askhenazy, who needs no introduction, and conductor Lorin Maazel.

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