Sermon aux interprètes: la musique, c’est le présent – A Sermon to performers: Music is about here and now

La musique est un art par lequel nous nous rendons présents les uns aux autres. « Nous sommes vivants en même temps ». Jouer la musique, l’écouter, la danser, c’est cela. Et, soyons des laïcs jusqu’au bout: on ne peut rien lui demander de plus en terme d’expérience humaine.

Nina Simone le sent et le dit bien. Elle était d’une extraordinaire lucidité sur sa profession.

Martha Argerich le dit d’un autre façon. Il faut être présent aux oeuvres que l’on joue. Jouer c’est être présent à l’oeuvre, « à ce qu’elle est, ici et maintenant », comme avec une personne, et non à la conception, l’idée que l’on se fait de cette oeuvre. C’est une façon de voir la vie. Etre entièrement présent, sans qu’une once de nous même ne soit à papilloner ailleurs, de la liste de course à l’angoisse existentielle. Cette conception a partie liée à la religion (re-ligere: relier les hommes). Psychologiquement, cela revient au renouvellement permanent chez l’un et chez l’autre du désir de vivre. Car ne nous trompons pas sur le fait que ce qui fait mourir ou vivre les gens, ce sont les autres. Un piano aurait suffit à Jean-Paul Sartre pour pacifier Huis Clos.

C’est un conseil précieux pour tout musicien. S’il doit quelque chose à son public, c’est cela: le ramener ici et maintenant. Un concert c’est: « nous sommes vivants ensemble, en même temps ». C’est exaltant. Le musicien éveille l’auditeur à ce qu’il y a de vivant en lui. Sans cela, têtes de linotte que nous sommes, nous serions tous en train de partir. Dans l’instant d’avant, dans l’instant d’après.

Aussi Barack Obama, lorsqu’il lance, pensif, après avoir entendu Lang Lang, et semblant  chercher à légitimer l’existence des pianistes d’un point de vue politique (il pourra s’intéresser à l’art lors de sa retraite peut-être): « il est important que l’on puisse rêver ». Il rate le coche de ce qu’est, reste ou devrait être la musique. Non pas faire rêver, mais rendre vivant, « faire être » vivant.

Deux versions des Collines d’Anacapri de Claude Debussy (Les Préludes). L’une de Lang Lang, l’autre de Michelangeli.

A Anacapri, c'est éternellement l'été

A Anacapri, c’est éternellement l’été

Pensons à la puissance de certains succès. Par exemple le chanteur Stromae.  « Alors on danse » présente dans son refrain un motif d’accompagnement rythmique répétitif, avec le choix d’une sonorité pincée, un peu dérisoire, comme si l’on soufflait dans un instrument improvisé, comme un zouave en fin de soirée. « On s’amuse pour oublier ». Il y a coïncidence de la forme et du propos. C’est un hit. Un coup de maestro.

« Alors on danse »: Un petit coup d’hiver pour se faire prendre conscience que nous sommes en été. Vive les vacances.

Ce qui fait l’efficacité d’une mélodie est son aspect humain. Prenons le début d’une sonate de Mozart. Les sonates ont souvent des entrées en matière charmantes. Il y a la présentation d’un motif irrésolu, qui évoque une question peut-être. Puis reprise du motif, en contrepoint: réponse. Et reprise variée, avec un ornement et cadence parfaite. C’est une conversation enjouée, aussi naturelle que si elle était parlée.

Les compositeurs ne cherchent pas forcément consciemment à rendre cela: faire quelque chose de définitif du vivant. Ils n’y pensent pas. Et par ailleurs le fait de coucher une idée sur le papier n’est pas uniquement lié à une entreprise à visée commerciale. Sinon ils se contenteraient du « live ». Une composition est, comme un tableau, du vivant capté, mais qui bouge toujours. Plus l’art nous donne à voir de vie, moins ceux qui l’observent s’en lassent. C’est tout le défi. L’art de versifier, c’est la même chose, le choix des mots de manière que leur contraste (et le jeu sur le sens) rende ces mots choisis, figés, éternellement mouvants.

Mais le procédé a ses limites. Peut-être même ses dangers. C’est le « syndrome de Stendhal ».

La surexposition à l’art faisait palpiter Stendhal à Florence, puis plus tard s’évanouir les jeunes filles dans les films de Dario Argento (le syndrome de Stendhal, 1996), avant qu’elles n’aient des problèmes plus sérieux (voir le film). Se sentent-elles mal car il s’agit de choses mortes et passées? Car il faut répéter que nous sommes faits pour le présent. Le présent, hic et nunc, ici et maintenant, c’est la santé.

« J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les Beaux Arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur, la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber. » Rome Naples et Florence (1826).

Mozart a disparu depuis longtemps. Certains s’en méfient pourtant encore. Certains jeunes surtout, qui ne veulent pas entendre parler de la mort. Parce qu’ils s’imaginent que s’intéresser à Mozart leur fait peut-être manquer ce qui se passe ici et maintenant en musique. Qui leur en voudrait? C’est bien normal. Ceux qui ou que l’on destine à la musique classique ont parfois tellement l’air de sacrifiés. Pâles et fluets, absorbés par leur passion, et loin des dancefloors, ils s’abîment dans l’étude. Ou sont tôt ou tard victimes du star system, selon leur positionnement dans le champ politique. Point  d’excès.

A chaque génération une panique étreint la population. L’intérêt pour la musique « classique » déclinerait. Il le ferait jusqu’à irrémédiablement s’éteindre. Les musiciens forment des bataillons armés pour que ce patrimoine ne tombe pas dans l’oubli. Certains lustrent et polissent leurs oeuvres vénérées. D’autres qui vont plus loin restaurent des Jocondes. D’autres n’entrent pas dans les débats et font la musique au présent, en se disant qu’il est peut-être possible de faire quelque chose. D’autres encore y font passer un peu de ce qu’ils sont, et on se souvient d’eux: Arrau, Michelangeli, Horowitz, Haskil… et aujourd’hui, Argerich, Freire? Qui joue vraiment bien? Qu’est ce que c’est d’ailleurs bien jouer? Est-ce ce qu’il faut chercher?

Heureusement finalement qu’il ne s’agit pas de pierre ou de peinture mais d’idées, qui sont présentes dans l’air, comme ça, à disposition. Comme disait Nadia Boulanger, le deuxième scherzo de Chopin n’a plus besoin de Chopin pour exister. Ce qui fascine d’ailleurs les autres artistes, c’est l’efficacité du procédé: il suffit de quelques notes sur un bout de papier pour rendre la musique présente à volonté, loin des lourdeurs de la toile, figée dans son éternité, et qui, si elle est reproductible, réclame la présence de l’auditeur. Les peintres envient cette liberté, ce spontané. Le pendant à cela, c’est d’être toujours sur le fil du rasoir. Les peintres ont peut-être plus de travail à accomplir pour accoucher d’un monde vivant.

Ce qu’il y a de réellement mystérieux dans toute cette affaire, c’est que certains artistes ont un esprit à ce point puissant qu’ils donnent l’impression de maîtriser ce qu’il adviendra de leur immortalité. Certains passages de la correspondance d’Emily Dickinson y font penser. Avant de « devenir » l’un des poètes majeurs de la littérature américain, Emily Dickinson mena une presque anodine existence au coeur d’une petite ville américaine, Amherst, où elle distribuait son temps entre son jardin et sa chambre. Une remarquable planteuse. Ce que le destin d’être privé de descendance peut réserver d’admirables surprises ! Comme si tout ce qui n’est pas biologiquement engendré, devait être « dit » d’une certaine façon, quoiqu’il en soit, comme une protestation à cette mauvaise farce d’être infécond par le hasard des choses. Comme si tout devait être dit dans tous ses aspects: la mer, les étoiles, les forêts, l’amour, le soleil, la tristesse et la joie.

« Monsieur Higginson, écrivait-elle, Etes vous trop occupé pour me dire si mes vers sont vivants? » (Un psychanalyste tirerait beaucoup de ce choix de mot).

Elle avait, d’une façon ou d’une autre, ce qui est très difficile à expliquer, conscience qu’elle reviendrait, car elle comprenait le pouvoir de la poésie et surtout, l’intuition de sa vocation . Sa poésie fut son art de ne pas mourir.

Nous écoutons les Préludes de Chopin sans nous douter qu’eux aussi nous contemplent. Enigmatiques comme des sphinx, leur protestation à vivre moulée dans le temps comme les victimes du Vésuve dans un linceul de cendre. Pour nous consoler de tout cet espace froid laissé entre eux et nous, disons nous ceci. A regarder attentivement, en bouddhistes peut-être, la mort n’existe pas vraiment. Si l’attachement à la vie produit des irisations d’une si incomparable beauté, nous avons, non la consolation, mais la certitude qu’ici et maintenant, nous vivrons et prospérerons. De là la présence. Faire ou écouter la musique c’est être présent les uns aux autres. Et même si tout ceci n’est qu’un pari, prenons le quand même. C’est peut-être un trait français de préférer la prudence du pari pascalien aux certitudes religieuses. Cela donne un côté piquant à la vie… si on savait tout, comme les fondamentalistes, on  s’amuserait bien peu.

*  *  *

Music is about presence. « We are living at the same time. » Play music, listen, dance, this is the ultimate truth: Music is about being alive and making others feel that. Let’s state it all the way. You can’t ask for anything more in terms of human experience.
Nina Simone says it well. She was an extraordinary aware about this aspect of her occupation, her endeavor.

Martha Argerich says it too. To be a performer is to be plainly present to musical works, to treat like we treat people. Being respectful of who the person is, right here, right now, and « not the conception, the idea you have of this person ». Fully present, without an ounce of our mind wandering about errands or the next thing to deal with.

This is valuable advice for any musician. If he has something to do for his audience, it is this: bring the here and now. A concert is about: « We are living together at the same time. » Exhilarating. The musician awakens the listener to what is alive in him. Without it, the scatterbrain heads that we are would all be leaving to other places. In the moment before, or in the next moment.

Barack Obama, when he launched, thoughtful after hearing Lang Lang, and seeking consciously or not to legitimize the very existence of pianists from a political point of view (He will possibly take an interest in art during his retirement): « It is important that we can dream. » He misses the point of what remains and should be music. Music is not about dreaming, it’s about being alive. The Bee Gees said it.

Think of the power of some success. For example, the singer Stromae (maestro backwards). « Alors on danse » uses in its chorus a repetitive obsessive rhythmic accompaniment pattern, with the choice of a pinch sound that sounds a little ridiculous, as if a drunk at a party was blowing in an improvised flute made of paper. Let’s forget our condition. Let’s forget our fate. Perfect coincidence of form and issue. A hit. Coup de maître.

What makes the effectiveness of a melody is its human aspect. For example at the beginning of a Mozart’s sonata. There’s the presentation of an open pattern ,  a question maybe. Then counterpoint: reply. And a third time, with an ornament and a conclusive cadence. It is a cheerful conversation, as natural as if it was spoken.

Composers do not necessarily consciously seek to do this, make something alive for it to last. But, writing down a melody on paper is not only linked to commercial purpose. It’s also about capturing life. The more art shows us life, the least we tend to ignore it. The art of versification, all the same, is the choice of words so that their contrast (and their meaning) makes these apparently frozen words,  shift as a leaving creature. Art is a projection of us living in eternity.

But the process has its limits. Maybe even its dangers. This is the « Stendhal syndrome ». Overexposure to art was throbbing Stendhal in Florence, and later fainted girls in Dario Argento’s movies of Dario Argento (The Stendhal Syndrome, 1996), before they get into more serious trouble. Do they feel bad because it’s about dead things? We are not made for this. The present, here and now, is health.

« I had reached that point where emotion meets the celestial sensations given by the Fine Arts and passionate feelings. Leaving Santa Croce, I had a heart beat, life was out of me, I walked with the fear of falling. » Rome, Naples and Florence (1826).

Mozart has long since disappeared. Yet some of us fear him still.  Especially young people, who don’t want to hear about  death. Who wants it anyway? it’s quite a healthy attitude to be involved in today’s music. And it’s not because it is today’s music that it is mediocre music. Those who fall in love with classical music sometimes seem sacrificed. Far from the dance floors, losing themselves in study. Or sooner or later victims of stardom, according to their position in the political field. Let’s not be passionate to the point of losing ourselves.

In every generation there’s a panic about classical music mass extinction . « Oh my god, the interest in classical music is fainting, what should we do? ». Musicians joined in battalions against oblivion. They polish their revered works. Those who go further restore them like Mona Lisas. Others do not feel the need to enter the discussion and just make music. Fortunately for us, music is not about stones or paint but about ideas that are present in the air, available to us. What also fascinates other artists, it is the efficiency of the process:   just a few notes on a piece of paper to conjure up a whole world, far from the burdens of the canvas, frozen in eternity. Some Painters envy this  freedom, spontaneity. Painters have more work to do to deliver a living world. Well they should know that good music doesn’t always happen. And they have Van Gogh anyway. Making good music is about being on the cutting edge. To make a great work of art you have to face death.

What is really mysterious in all of this is that some artists have a mind so powerful that they give a sense that they have some kind of control on what happens to their immortality. I think of some parts of  Emily Dickinson’s correspondence. Ultimately, before becoming one of the major poets of the American literature, Emily Dickinson was an obscure young woman from a small American town, Amherst, where she lived a simple, somewhat trivial life, between her garden and her room.

« Mr. Higginson, she wrote, Are you too busy to tell me if my verse is alive?« 

She was in one way or another aware that she would stay with us, because she understood the power of poetry and most importantly, had the intuition of her vocation.  We do not know to what extent she collaborated to make a destiny of her fate. Her poetry was her art of not dying.

There it is. The Chopin’s Preludes stare at us like an enigmatic sphinx. Their life molded in time as the victims of the Vesuvius in their shroud of ash. But look carefully. Buddhist will help us with that. Behind the curtain of fear, death does not exist. And if the attachment to life produces iridescent shades of such speechless beauty (Nota Bene it’s always better than killing each other) we have, not a consolation, but the certainty that here and now we live and thrive, and this might be for eternity. A frenchman will always chose the pascalian way of seeing things, because it’s simply funnier than to be sure about things, like fundamentalists whose lives are not so light as we think. Let’s bet it, what will we lose? Life is beautiful.

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