« Bloody Daughter » de Stephanie Argerich

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La plus jeune fille de la pianiste Martha Argerich, Stephanie Argerich a réalisé un film où elle livre un peu de la vie de sa célèbre maman. Comme une sorte de bilan de l’enfance auprès d’un monstre sacré, avant que la vie ne continue sous les auspices de la naissance de son dernier fils. « Bloody Daughter » à l’étranger, « Argerich » en France. Pour des raisons marketing peut-être (Argerich présente la face publique, alors que Bloody daughter présente la face intime) et la difficulté de traduction du terme « bloody » en français, à la fois tendre, familier… On pourrait se hasarder à la traduire par « sacré »… Et enfin pour souligner que dans cette famille là, c’est la mère qui transmet le nom. Le papa Stephen Kovacevich, également pianiste de son état, a donné son prénom. Girl Power. Et de la difficulté à se faire un nom.

On y apprend peu sur le piano ou sur la musique en général mais on a quelques « glimpses » (coups d’oeil) sur ce qu’est le destin de cette talentueuse pianiste qui n’a cessé de soulever l’intérêt du public depuis le début de sa carrière dans les années 60.

On y constate ce qu’est la vie d’une concertiste à succès, une vie fantasmable à souhait qui se révèle n’être pas si fantastique qu’elle en a l’air. Ce n’est pas non plus une carrière dont on peut dire qu’elle se déroule dans de mauvaises conditions. Mais enfin, personne n’est jamais vraiment totalement heureux de son destin. En perpétuel déplacement, Martha Argerich a su compenser le sort cruel de se consacrer à cet instrument qui a le malheur de pouvoir se suffire à lui-même en cherchant toujours la compagnie des autres, amis ou musiciens. Elle joue  peu de récitals et a trouvé son équilibre dans la musique de chambre.

Moment révélateur, la solitude de la pianiste avant d’entrer en scène. La lucidité et le peu de plaisir qu’Argerich montre à vivre. Elle ne voulait pas devenir pianiste. Cet aspect un peu sacrificiel qui la lie à nous est son malheur. On assiste à son trac avant d’entrer en scène, dans ce décorum froid et conventionnel de la salle de concert, à laquelle il s’agit de donner chaleur et vie. Un trac comme quand elle avait sept ans. Argerich voulait être médecin. Elle a pourtant soigné bien des maux avec ses mains. N’est-elle pas une « Heller » avant tout ?

Le mystère de son style de jeu n’est pas percé. Argerich garde sa signature, même si elle s’inquiète toujours de son originalité. Une répétition du concerto en mi mineur de Chopin nous fait entrevoir le bel esprit de synthèse ou opère sa spontanéité créatrice. On ne peut lui demander de filmer deux heures d’une séance de travail au piano. Le propos est ailleurs et il est intéressant aussi.

Le film est équilibré, élégant et ne met jamais le spectateur dans une position de voyeur.

Le succès, s’il y a succès, reposera sans doute sur le léger vertige de plaisir provoqué par le fossé entre l’intimité familière et l’existence d’un mythe, public, qui appartient à tout le monde, et plus seulement à Stephanie Argerich.

Une scène est particulièrement touchante. Celle ou Stephanie essaie de faire reconnaître officiellement la paternité de son père et éclate en sanglot devant son désir réfractaire. Psychodrame familial. La reconnaissance par l’Etat devient un enjeu traumatique. Ces familles dont une part de l’identité a trait à la souffrance des exils, subis ou consentis, reproduits, inconscients, quels qu’ils soient.

La vie d’artiste est par ailleurs redoutée si précaire qu’elle réclame toute une série de sécurités. En refusant cette paternité de papier, peut-être son père lui fait au contraire part d’une dimension essentielle de son héritage: l’extrême prudence envers les paperasseries nationales. Stephen Kovacevich sait peut-être que lorsque les nations trahissent, elles se montrent plus froides qu’un monstre froid.  D’un certain point de vue, il pourrait s’agir là de la plus irréfutable preuve de paternité qu’il était en son pouvoir de donner. Sans compter enfin qu’Argerich est un nom d’illustre ascendance, bien au-delà de la renommée de sa mère. Un solide bon sens est ironiquement plus difficile à encaisser que les atermoiements affectifs par lesquels ne transite que l’éphémère douceur de l’enfance.

Il est dit que Kovacevitch et Argerich ont divorcé parce qu’ils n’arrivaient pas à se décider s’ils étaient deux garçons ou deux filles.

Finalement le titre choisi pour la distribution en France, « Argerich », est peut-être le plus descriptif. Et c’est avec compassion pour cette jeune femme aux prises avec ses identités et ses héritages que l’on reçoit ce film original et intelligent.

* * *

The youngest daughter of Martha Argerich, Stephanie Argerich issues ​​a film about her superstar pianist of a mother.  She recounts her childhood with a monstre sacré before life continues under the auspices of the birth of her second son. « Bloody Daughter » is  released in DVD as « Argerich » in France. Perhaps for marketing reasons and the difficulty of translating the english word  » bloody  » in french, with both its tender and familiar aspect … one could venture to translate it by « Sacré fille ». The « Argerich » title tend to emphasize one main feature of the movie. In this family, it was chosen that the mother would give her last name to the child, while the father, pianist Stephen Kovacevich would give the first name.

We don’t learn much about piano playing or music in general. The film however gives glimpses on the fate of this incredibly talented artist who has not ceased to maintain the interest of the public  since the beginning of her career in the 60s.

It also shows aspects of the life of a successful concert pianist,  a much fantasized-about life that turns out not to be that great. Of course, this is not a career that arguably takes place in poor conditions. But nobody is ever really happy with his destiny. Constantly traveling, Martha Argerich was able to compensate the cruel fate to devote herself to an instrument which has the misfortune to be able to stand on its own in always seeking the company of others, friends and musicians. Rebuffed by the solitary life of a pianist, she found her balance in chamber music.

We witness the loneliness of the pianist before going on stage. Argerich shows a blend of lucidity and not so joyful current appreciation of her life at the moment. She did not want to become a pianist. That sacrificial aspect is her misfortune and tells much of the place of music making in our collective psyche. Its link to religion paticularly, the remaining shadows of the transmission of things sacred in a secular society. Like the great priest, she has access to the mysteries, to the unseen, and this is what her fans are eager to experience at each appearance. Some of them like craving zombies.

But as far a the human individual being is concerned, the stage still gives her the jitters. In a sequence when we see her before performance being literally absorbed by the stage, in the cold and conventional decorum of the concert hall, she appears as a lonely warrior. « I don’t want to play ». Nothing has changed since when she was seven, her first appearance in public as a prodigy playing the Mozart D-minor concerto.

Argerich wanted to be a doctor. She cured many minds with her magic hands. No wonder she is so close to Schumann who fought manic depression. And she is a « Heller » from her mother’s side.

What about her playing? Well the « mystery » remains. Argerich keeps her signature, although she remains concerned about her originality, being fresh always. A rehearsal of the Chopin E minor concerto gives a glimpse of her synthetic views in which she finds enough place to  operate her creative spontaneity.

The film is balanced, elegant and interesting.

A scene is particularly touching. Stephanie tries to be officially recognized as the child of her father and burst into tears in front of his reluctancy. Family drama.

The artist’s life is feared so precarious that it requires a broad range of securities. By refusing the paternity paper, perhaps her father makes her  share an essential dimension of her inheritance : the extreme caution towards nations. Stephen Kovacevich perhaps know that when nations betray, they show themselves colder than a cold monster. From a certain point of view, it might represent the most compelling evidence of paternity that was in his power to give. Besides the fact that Argerich is a name of illustrious ancestry, even beyond the fame of her mother.

It is said that Kovacevich and Argerich divorced because they could not decide whether they were two boys or two girls. How terribly modern.

As a title « Argerich » might as well be more descriptive than « bloody daughter« . And it is with compassion for this young woman struggling with her many identities that we receive this original and intelligent film.

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