Grigory Sokolov, les russes, l’orthodoxie et les pianos

gilelssokolov

Misha Dichter, Emil Gilels, Grigory Sokolov

A cette heure de grand froid entre les gouvernements russes et occidentaux, je considère un devoir d’orienter ma curiosité et celle de mes lecteurs vers ce puit inépuisable de trésors qu’est la culture russe. Il faut toujours se souvenir de ce qui nous unit, or, la culture, c’est une manière d’être ensemble. La culture russe est à ce point étrangère, éloignée, exotique de notre point de vue français qu’il m’a fallu l’aide de la psychanalyste Françoise Dolto pour en apercevoir quelques ressorts fondamentaux. Nous verrons ensuite comment je passe de cela à la façon si particulière que Grigori Sokolov a d’envisager l’art du piano, et le bénéfice que peuvent en tirer les pianistes, les instrumentistes, les musiciens et tout un chacun.

Françoise Dolto a épousé Boris Dolto, kinésithérapeute d’origine russe, et parle, dans un entretien publié sous le titre « autoportrait d’une psychanalyste » de l’église orthodoxe et de la façon très particulière qu’ont les russes de vivre leur religion.

« Le dimanche à la messe, c’est curieux de voir les enfants en totale liberté. Ils courent partout, jouent, rient, jouent à cache-cache et c’est très très bien vu. On les « calmote » juste un peu. Quand ils veulent aller dans l’iconostase située derrière, ou grimper à l’escalier, on les calme, on leur fait embrasser une icône, ou une autre, allumer une bougie pour s’occuper, mais personne ne gronde jamais un enfant puisqu’il est le siège du Saint-Esprit. Et, s’il fait des bêtises, c’est parce que ses parents sont nerveux. C’est vraiment formidable, quand on est psychanalyste, de voir les enfants se coucher par terre, chantonner, et tout le monde sourire avec béatitude à les voir se tenir ainsi dans l’église? C’est très curieux. Et, ce qui est visible, là, pour les enfants, vaut pour les fantasmagories  des gens au point de vue de leurs fantasmes. C’est très étonnant. D’ailleurs, c’est ce que montre un roman merveilleux que je viens de lire, Vladimir Roubaïev, de Serge Lentz. C’est passionnant parce qu’on y voit vraiment la truculence de la fantasmagorie, des fantasmes des gens, leur violence. C’est fou, cette violence russe, violence entièrement autorisée. Il n’y a pas de refoulement de tout cela par l’Eglise. Les fous, les fous de Dieu, ou les fous du démon, ou de n’importe quoi, ça fait partie de la vie. Alors, il y a une co-responsabilité extraordinaire des gens les uns vis-à-vis des autres dans la convivialité. On comprend très bien qu’ils soient devenus communistes, malgré toute la perversion qui s’y est mise.

Il y a une telle convivialité que tout le monde peut partager les fantasmes de l’autre, et qu’ils sont tous dans le royaume de Dieu – ce qu’ils ont voulu -, ils sont vraiment les descendants des Juifs de la Bible avant la latinité. Ils sont tout à fait dans la continuité de la Bible. Et, à cause de cela, les gens parlent à Dieu. Quelquefois, ils se trompent et ils parlent au diable. Le diable répond ce qu’il veut. Mais c’est vraiment la même fantasmagorie que celle que l’on voit dans la Bible, quand un type se met à parler à Dieu et que Dieu lui répond n’importe quoi. C’est un être humain qui parle à un autre être humain idéalisé, qui est Dieu. L’être humain, lui, est alors habité par tous les fantasmes de monstres, de diables, de serpents à plume, de cochons à roulette. Du coup tout le monde est d’accord. Il y a une espèce de truculence et de vie des pulsions. Jamais, jamais, la psychanalyse n’aurait pu être inventée en Russie. Parce que tous les fantasmes que les gens débitent sur le divan sont vécus par tous là-bas. »

Je lie cet extrait de Dolto à une interview de Grigori Sokolov donnée à la télévision russe et dans laquelle il dit en particulier:

« After 1 hour of playing in the air conditioned room, you will not be able to recognise the piano from the regulatory point of view. There is nothing more damaging to the instrument than a concert in the open air – it is simply not a professional attitude to the instrument. In the beggining of its life the piano demands the temperature of 20-22 degrees celsius just like a child. You can’t understand why it is crying, what does it want, but you need to understand what hampers it.

Après une heure de jeu dans un pièce climatisée, vous ne serez pas en mesure de reconnaître le piano d’un point de vue régulation. Il n’y a rien de plus dommageable pour un instrument qu’un concert en plein air – c’est simplement une attitude qui n’est pas professionnelle envers l’instrument. Au début de sa vie, un piano exige une température de 20-22 degrés celsius. C’est exactement comme un enfant. Vous ne pouvez pas comprendre pourquoi il crie, ce qu’il veut, mais vous devez comprendre ce qui l’entrave.

Pianos for me are like human organism. Just like human organism it gets old, gets sick and dies. Just like humans – one dies at 20, some at 40, 50 so does the piano – it is somehow genetically predestined. Why is piano so different from violin? Because you get the sound differently, and the soft material on the piano hammers is very sensitive to the change of temperature.

« Les pianos pour moi sont comme l’organisme humain. Comme les organismes humains ils vieillissent, tombent malade, et meurent. Comme les être humains – certains meurent à 20 ans, d’autres à 40, ou 50. Le piano aussi – quelque part ils sont génétiquement prédestinés. Pourquoi le piano est-il si différent du violon? Parce que vous obtenez le son différemment, et le matériau doux des marteaux est très sensible au changement de température »

Cette façon de traiter le piano comme un être humain est extraordinairement inspirante et profondément juste. C’est en traitant votre instrument avec respect et attention aux exigences qui lui sont propres, qui ne sont pas celles d’un autre instrument, que vous offrirez une nouvelle dimension à votre pratique. Cette façon qu’a G. Sokolov de penser est très liée à l’orthodoxie ou l’univers intérieur des fantasmes est en quelque sorte « extériorisé », vécu et partagé dans la « vraie » vie. Ce qui est valable aussi pour les pianos qui deviennent aussi des êtres vivants, avec ce devoir pour le pianiste de comprendre ce qui les entrave ou ce qui les porte dans le plus beau, et toujours unique, chant qu’ils puissent produire.

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